La Tour Clovis

Le forum des LS2 2007-2008 d'Henri IV
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 Baudelaire par JP Richard

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Solange



Messages : 86
Date d'inscription : 15/11/2007

MessageSujet: Baudelaire par JP Richard   Ven 1 Fév - 23:31

Je me réveille trop tard sans doute, mais c'est toujours bon à prendre, non?
PS vous me pardonnerez ma totale incapacité à résummer, cela va sans doute plus vite de lire le texte lui-même... non mais à quoi je sers?

POESIE ET PROFONDEUR
Jean-Pierre Richard

Profondeur de Baudelaire

Changement : « Mainte fleur épanche à regret/ Son parfum doux comme un secret »
Nul doute qu’avec lui B n’ait dépassé un niveau psychologique de l’imagination et atteint une intuition existentielle de lui-même.
Cette présence, ce secret, cette dimension énigmatique sans cesse retrouvée au sein du monde sensible, et qui tout à la fois en réclame et en recule indéfiniment le déchiffrement, c’est en eux que s’incarne cette réalité que B nomme spirituelle, et dans laquelle va se dérouler l’essentiel de son aventure.
Nous verrons ici dans la création poétique comme une tentative pour posséder et pour humaniser le spirituel […] comment l’exercice de l’imagination et les opérations du langage réussirent chez lui à traverser cette distance, à peupler cette étendue, à jeter dans l’insondable le bonheur d’une architecture vivante.

I) Moyens de l’exploration de l’abîme intérieur

Le monde intérieur [de B] s’oriente selon l’aimantation d’un tropisme solaire
La leçon que B aurait pu tirer de Poe, c’est que pour s’atteindre soi-même, pour vaincre son propre gouffre, il suffisait de se vouloir suprêmement, méthodiquement intelligent.

Mais malaise de B : « L’air est raréfié dans cette littérature, comme dans un laboratoire » et peut-être en effet la recherche du vrai ne peut-elle ici s’effectuer sans l’abandon préalable d’une fraîcheur, sans le sacrifice d’une tendresse ou d’une chair.
Si en effet la rêverie baudelairienne vise, tout comme l’intelligence poesque, à s’enfoncer tjs plus loin dans le mystère, il n’existe pas pour elle de terme ni d’arrêt ; elle n’atteint aucun savoir ultime et le réel demeure pour elle en sursit.
Métal = un monde sans en-dessous + rêve de sa substance intérieure
C’est donc dans la profondeur même des choses que va s’enfoncer la rêverie baud : en chaque objet elle veut atteindre l’origine, la première flamme ou bien premier regard, ce « centre de mvt qui est son cerveau et son soleil » ; elle vise à capter la lumière.
La loi d’universelle analogie peut donc s’interpréter comme une sorte de perpétuelle invitation au voyage : elle propose à l’imagination de suivre, à travers le réseau sensible des correspondances, le trajet d’une signification unique qui s’approfondirait d’objet en objet pour revenir enfin, toute gonflée d’une richesse accumulée, se perdre en sa source première.
Cet Infini recouvre seulement une totalité terrestre ; il incarne pleinement l’horizontalité des choses.
Ainsi voit-o n l’h baud lui-même se partager tjs entre désir et nostalgie, espoir et souvenir […] Qu’elle parvienne à faire circuler entre passé et avenir ces courants de chaleur, cette continuité d’existence, qu’elle puisse relier en profondeur l’ombre intérieure à l’obscurité des choses, qu’elle réussisse enfin à faire rejaillir de l’insondable les joies d’une réalité toute neuve, et l’imagination baud aura pleinement accompli sa tâche : elle aura démontré l’infinie fécondité du gouffre.
C’est de loin, et par diverses sortes de messages que l’être manifeste sa présence
Noir = « ce zéro de la couleur » B est en revanche amoureux de la splendeur presque sacralisée par la distance et par l’interdiction qui nous est faite d’en reconnaître exactement la source. Mariage entre la nécessaire obscurité du spirituel et la lueur directement émanée de l’être
L’objet existe tt entier en chaque parcelle odorante, mais cette présence se saisit comme une absence. Le parfum est un frôlement d’être. Les parfums n’existent même sans doute que pour signaler cet ailleurs : ce sont de pures allusions. Au même titre que tiédeurs, murmures ou lumières mais avec plus de perfection, ils témoignent de la fécondité vaporisante de l’objet.
Mais toute splendeur, toute vapeur, tout message venu de l’objet pourront encourir le reproche d’entamer cet objet et d’en appauvrir l’essence.
Brume = cendre de l’âme, elle figure le tissu d’un épuisement spirituel + fonction opposée : terrain neutre et pourtant sympathique que traverse la lueur pour se faire splendeur, la flamme du soleil pour se faire chaleur humaine.
Mais tendance à la coagulation : l’obsession nébuleuse va donc introduire B à la hantise rocheuse. Nature et fonction de la pierre : sa rigidité, son immensité, sa froide sécheresse, son étouffante densité, c’est à notre punition qu’elles doivent servir. Mais cette punition = notre péché lui-même, notre propre vie pétrifiée.
A l’inverse mais tt aussi dangereux le passage au translucide du brouillard risque de creuser le gouffre, d’introduire le vide au cœur même de la recherche intérieure.
Résolution par la vitre qui écarte et réunit, dérobe et propose : tout aussi ambigüe que le brouillard et tout autant que lui favorable à la recherche imaginaire de l’être. La vitre ne voile pas le gouffre, mais elle fait mieux : elle le signale et l’interdit
Selon les mouvements d’offre et d’écho d’une réciprocité toute terrestre se crée peu à peu cette unité sensible vers laquelle tend la mystique baud. Mais le monde ne pourrait pas devenir un « réservoir de correspondances », si l’espace et le temps ne possédaient pas un certain pouvoir de retentir, de prolonger et d’enrichir les choses.
Origine des extases baud : extase de la poésie surtout qui découvre « dans l’universalité des êtres» un intérêt, « une gloire non soupçonnée jusqu’alors ». « A travers le milieu magique de la rêverie, dans « les épaisseurs transparentes » de l’opium ou du langage, s’opère alors cette ouverture réciproque des divers objets du monde qui fait de tout grand poème baud une véritable annonciation sensible. Poème = comme un brouillard qui se dissipe, comme une opacité qui se finit en transparence. Mais cette fin est aussi un dépassement : la grande poésie a la démarche lente des grands fleuves « qui s’approchent de la mer, leur mort et leur infini ».
La forme réalise sa perfection la plus particulière en se situant parmi d’autres formes dans un réseau magique d’échos et de correspondances. Le monde baud, en s’ouvrant en tous sens et en se baignant de transparence, atteint mtn à cet état de particularité et d’exaltations concrètes : le relief.
Mais limpidités mortes cf. Irrémédiable
Contrainte sensible de l’harmonie = rapsodie : un état de désordre où rien n’a plus de sens, où tout est séparé de tout.
Vide = limpidité glacée
C’est la distance qui révèle, la transparence qui éclaire le sens des choses puisqu’elle = une flamme invisible, un feu fondu.

Sang = signe même de l’expansion, antithèse vivante de toutes les paralysies. Mais coagulation.
Spleen = lieu même de l’incuriosité : ce qui coule dans les veines du spleenétique c’est en effet un liquide mort « au lieu de sang l’eau verte du Léthé »
Cauchemar de la source tarie, ou du soleil éteint. Le rêve d’hémophilie que nous décrit La Fontaine de Sang traduit admirablement cette hantise d’une vie saignée à blanc.
Peau= symbole charnel d’une transparence spirituelle. L’épiderme glacé ne cache plus aucun en-deçà chaleureux : c’est le triomphe du dandysme, le malheur de la communication rompue. Malheur à double face de cette stérilité qui protège B des atteintes de l’autre comme elle lui oppose une indifférence, une fin de non-recevoir.
Rêve de la plaie infligée = désir de forcer une intimité rebelle. Contre le dandysme de l’autre, la meilleure arme de B, c’es encore son sadisme.
Larmes et salives = capitulation charnelle, créent un lien vivant. C’est comme si autrui ne pouvait s’avouer qu’à travers un attendrissement ou une faiblesse, que dans le ruissellement d’une douleur. Sadisme = tentative pour toucher l’autre jusque dans son abri le plus secret, pour le connaître et pour l’aimer. Deux sortes : l’un fouaillant le corps d’autrui pour lui arracher un aveu d’être, l’autre voulant arrêter cet aveu et renvoyer autrui à son silence => fonction modératrice dans les deux cas. Il est curieux de le voir jouer dans le sens de la relation humaine.
La relation, chez B, commence tjs par traverser une nuit, une ombre, par se perdre dans une profondeur : et c’est au cœur de cette nuit intérieure que l’être baud retrouve la force de rejaillir au jour. Car c’est hors de lui, dans le regard d’autrui pardonné, que le moi découvre l’exact reflet et la remise de ses fautes, l’image enfin délivrée de son propre destin.

Larmes, parfums, sang, brouillard, vitres = formes de l’être vaporisé, épanchement de l’âme ou d’un objet, contact enfin rétabli avec soi-même et avec l’univers.
Mais extase => l’être est vécu dans son intériorité même, et c’est à partir de cet intérieur que la conscience en épouse le dévoilement et l’expansion. Expérience du fumeur illustre exactement la double tendance à la concentration et à l’évaporation qui caractérise pour lui toute existence humaine.
Sa rêverie va donc se faire conquérante, expansive. Elle voudra rayonner autour de ce foyer et saisir à partir de lui toute l’étendue des temps et des espaces. Elle n’essaiera plus de redescendre comme en un abîme tjs davantage rétréci, du multiple vers ‘un. Elle s’interrogera au contraire sur le passage de l’un au multiple : elle visera à créer, dans le mvt d’une fécondité multipliante, une harmonie totale.


Dernière édition par le Ven 1 Fév - 23:36, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Solange



Messages : 86
Date d'inscription : 15/11/2007

MessageSujet: Re: Baudelaire par JP Richard   Ven 1 Fév - 23:31

II) Bonheur de cet élan vers la totalité ?

Réflexion sur l’essence du nombre : comment s’effectue le devenir de l’unité à la multitude ?
« Ce mystère est dans le ciel » c'est-à-dire dans l’espace, berceau des nombres, et milieu naturel où peut se manifester concrètement la fécondité multipliante.
Pour que cet accroissement reste heureux, il faut cependant qu’à chaque minute l’esprit puisse en surveiller la progression. La métamorphose de l’homme quotidien en homme « hyperbolique » devra donc s’effectuer selon certaines règles fixes. Si B est tellement sensible à un certain lyrisme numérique, c’est que l’accroissement y suit des structures fixes, que l’expansion y épouse nécessairement des architectures rationnelles. Il aime ainsi dans la musique la rencontre harmonieuse d’un épanchement et d’une rigueur.
Dans tous les épanchements, même les plus apparemment anarchiques, B s’efforce de découvrir la raison de la progression multipliante.
Effort d’ailleurs vain : à certains moments, et quelle que soit sa puissance de conjecture, l’esprit ne peut plus suivre. Car la fatalité de tout accroissement c’es de devoir tjs s’accroître. Il lui faut se soumettre à la loi de toute frénésie : la surenchère.
C’est de ce bonheur même [de l’extase] que naît la terreur, que sort la rupture. Simplement l’être s’y sent dépassé par l’accroissement de sa propre joie. L’âme devient la victime de la fantaisie, de l’imprévisible, de toute l’horreur rapsodique.
Rupture d’une équation intime, apparition d’un déséquilibre, telles sont bien les causes du désastre.
Mais c’est que tout est nombre, et qu’au bout de tout accroissement numérique, de toute multiplication, et donc de toute activité vivante, puisque la vie se définit par une fatalité d’expansion, se produit un dérèglement, s’ouvre un abîme. « Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres » = gémissement d’un h livré au multiple, et condamné à vivre jusqu’au bout, jusqu’à l’abîme, le bonheur et le malheur, la rigueur et l’excès du nombre.la logique de l’expansion étant de finalement briser la vie, il lui faudra soit freiner l’épanchement vital, soit l’équilibrer par d’autres mouvements intérieurs.

Attirance sur la sensibilité baud de toutes les formes sensibles ou morales de la corruption
Le lyrisme baud de la putréfaction nous peint la mort comme une vie superlative et déchaînée. La corruption entame, dissocie => corruptions artificielles, mélanges de sons et de parfums pour le seul plaisir de les laisser ensuite devant lui s’éparpiller et se défaire. La sensation y triomphe alors, s’y divise et y meurt dans l’explosion de toutes ses nuances ennemies. La corruption réussit ici à volatiliser, presque à spiritualiser la matière.
Mais la vie ne s’y exalte que pour s’y anéantir. La chair pourrie signifie après tout un échec de l’être à se soutenir lui-même = image exemplaire de la vitalité frénétique. Dans la Charogne elle-même, la corruption se voit finalement niée par l’affirmation d’un pouvoir spirituel qui parvient à conserver en lui « la forme et l’essence divine » d’une chair pourtant décomposée : son idée lui survit, architecture invulnérable et éternelle.

A l’inverse de ce corrompu, où le vital triomphe en pullulant et en se dégradant, l’intense contient en lui une vitalité immobile, = lieu d’une accumulation, d’un bouillonnement de puissance, un des grands critères esthétiques de B (signal d’une surnature ou d’une acuité). Il témoigne en tout cas d’une tension vitale heureusement maintenue ; il affirme l’extrême densité d’une existence.
Plaisir = nouvel exemple de cette dialectique du trop, qui ruine toute chance de bonheur infini. De tous les enfers baud il n’en est sans doute pas de plus terrible que ce paradis excessif et renversé.
Pour conjurer cette fatalité d’accroissement l’intense peut se vouloir explosif (se détruire avant l’excès) ou virtuel (refus de la manifestation et de l’accroissement).
L’explosion n’appartient pas non plus à l’univers de Beau, où l’essentiel doit tjs demeurer enveloppé, implicite, splendide, objet d’une éternelle conjecture. L’explosion déchire une splendeur. L’explosion entraîne à la fois la douleur d’une rupture et la honte d’une indiscrétion. Et c’est pourquoi dans la gamme spirituelle des lumières ; l’éclat se situe pour B bien au dessous de l’éblouissement ou de la splendeur. La splendeur voile l’intense en le manifestant, l’éblouissement le fait participer d’une apothéose, l’éclat en arrête l’accroissement, mais c’est en en détruisant la source.
La virtualité s’incarne exactement dans la félinité : rien ne s’y accomplit mais tout, souplesse de la chair, énigme du regard, électricité de la pelure, annonce que qqchose pourrait, va se produire. Grâce à la virtualité, la stagnation se peuple d’espérance. Au cœur des vies les plus figées ou les plus humbles, B aime ainsi à saisir les signes du possible, à deviner l’image en filigrane d’un destin, d’une expression ou d’un symbole.

Pour empêcher le virtuel ce succomber à l’immobile, pour sauver en lui le pouvoir fécondant, il faudra donc préserver sa souplesse intérieure et l’élasticité temporelle qui fait de lui le vivant berceau du devenir. Pour que le présent ne devienne pas la statue morte de l’avenir, pour que l’immobilité reste féconde, il lui faudra donc accepter d’être légèrement mobile : vibrante, palpitante, bercée.
Regret et désir y viennent imprégner, et comme parfumer de temps la langueur actuelle , par leur double tiraillement vers un hier et vers un demain ; elles obligent la conscience à se balancer sur elle-même et donc à mieux sentir sa vie. Et l’on saisit alors toute l’ambiguïté de la paresse baud, qui se définit à la fois pas la fidélité à une essence fixe et par la liberté qui anime et nuance indéfiniment cette essence.

Ce loisir n’est si pur une pour se situer au plus haut d’une conscience, au plus clair d’une lucidité. L’âme bercée domine tjs son bercement ; elle en constitue le pivot ; à partir d’un centre d’équilibre elle se sent et elle se voit balancée. Multiplication, génération ne sont plus ici senties comme les éléments d’un affolement sensible, mais comme les origines concrètes d’une eurythmie. Le spectateur reste au centre de son spectacle, et ce spectacle n’a de sens, il n’existe même que par rapport à lui.

Que le bercement franchisse cette clôture de l’intimité, qu’il réussisse à s’enrichir d’un troisième mouvement qui le transporte hors de lui-même, l’entraîne à un but, et l’être s’y retrouvera dans une jouissance nouvelle, celle de la sinuosité. Vertu suprême du langage = « sinuosité du verbe ». L’ondulation y marie l’écoulement d’une lumière et la palpitation d’une eau ; il réunit dans une même nonchalance le glissement et la mollesse du plaisir. Le rôle premier de la sinuosité devient d’union, de mariage. Elle est le lieu privilégié de toutes les transitions sensibles. Chez Stendhal c’était le désir de tendresse qui récusait la rigidité de la ligne : ce refus se rattacherait plutôt chez B à la nostalgie d’une unité « vaste comme la nuit et comme la clarté », où toutes les réalités sensibles se feraient écho les unes aux autres.
Ligne brisée = humilité, humanité du sinueux, car la ligne ondulatoire arrondit les angles, colmate les brèches.
Tout entier soumis à une esthétique de la transition et de la nuance, à un dynamisme de l’infinitésimal, le sinueux va donc ouvrir à l’être les chemins d’une continuité heureuse. Le moi y échappe à la double fatalité de sa solitude et de sa discontinuité. Comme la tendresse stendhalienne, la sinuosité baud réussir à ouvrir l’être dans toutes les dimensions du temps et de l’espace, à le relier en profondeur au monde des objets, à autrui, à lui-même.
Reste à empêcher cette ouverture de dégénérer en engloutissement, et à retenir le bonheur du sinueux sur la pente vertigineuse où risquent de se trouver emportées toutes les expansions heureuses.
Bref l’extase d’un sinueux déboucherait à la fois sur l’immensité d’un vide et sur l’horreur d’une coagulation, si le dernier vers d’Harmonie du Soir ne venait fixer ce tournoiement, ordonner la ronde folle des apparences, la disposant en adoration autour d’un feu spirituel et immobile. Ce rayonnement intérieur joue le même rôle que le souvenir final d’Une Charogne : il immobilise et sacralise l’extase et, avec elle, le poème.
Le vital, l’expansif ne sont plus ici équilibrés par une fixité spirituelle : bien plutôt neutralisés par la présence immobile d’un vide, d’une négativité sensible. C’est désormais le néant, non plus l’esprit, qui se charge d’arrêter et de compenser la vie.

L’idéal serait, bien sûr, de toujours contrôler le sinueux en la rappelant à la fidélité de son origine, au respect de son axe. Mariage du droit et du sinueux = pour B le seul équilibre vraiment satisfaisant, dans l’art comme dans la vie. Ex parfait dans l’image mythologique du Thyrse : la ligne droite peut bien être nommée hiératique puisqu’elle est chargée d’incarner la singularité, l’intangibilité, l’immobilité sacrée d’une essence ; mais autour d’elle les ondulations du sinueux symbolisent toute la variété de l’expression, les hasards heureux du geste ou du langage, la fantaisie vivante d’une chair. Et c’est pourquoi la ligne la plus satisfaisante sera également celle qui nous permettra de suivre du dedans cette solidarité, cette continuité du courbe et du droit = la spirale qui élimine les dangers du sinueux en en accomplissant la promesse, qui réunit souplesse et rigidité dans le glissement d’un mvt unique au lieu de seulement les juxtaposer comme le thyrse, qui incarne l’union intime du centre et de la périphérie, l’engendrement réciproque de l’un et du multiple. Elle relie un secret à une expression, réconcilie une frayeur et un langage. Bref elle est le seul fil d’Ariane que B puisse à coup sûr jeter au centre de son gouffre, au cœur inconnu de sa profondeur.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Solange



Messages : 86
Date d'inscription : 15/11/2007

MessageSujet: Re: Baudelaire par JP Richard   Ven 1 Fév - 23:31

III) Paysages de la réussite baudelairienne

Paysage heureux = coexistence intensité, explosion, élasticité, bercement, virtualité, sinuosité, spirale de manière à ce que ces éléments sensibles du bonheur humain réussissent à conjugueur leurs vertus ; ils collaborent à créer une harmonie qui embrasse vraiment la totalité du vécu.

Paysage exotique : Il se situe en un moment et en un lieu premiers, où rien de la vigueur originelle ne s’est encore égaré ni corrompu. La nature s’y montre merveilleusement émanatoire. Mais le miracle, c’est que ces émanations si véhémentes ne deviennent jamais excessives, douloureuses, et cela en raison même de leur luxuriance. C’est la paix de la vie au repos.
Une morale, et même une esthétique de la vie huileuse, tel est bien l’exotisme baud. Une fois toute conscience assoupie, toute lumière diffusée, tout foyer d’énergie disparu dans l’uniformité d’un gris universel, le paysage exotique ne s’en ordonne pas moins en effet selon les lignes de force d’une radiation impérieuse. Il se dispose autour de ce triomphe lumineux que B nomme gloire.

Paysage parisien : exact revers. Site temporel = un présent-limite, cette durée fragile, chaque jour condamnée à mourir et renaître, que B nomme la modernité. Surtout il pose pour postulat premier l’horreur de la nature, la haine de la fécondité et de l’épanchement, le culte de l’artifice. Lueurs, désirs, idées ou sentiments, tout semble dans la ville condamné à rebondir sans cesse de reflet en reflet, de refus en refus. Rapidité, éclats, secousses finissent donc par véritablement casser le paysage et par le transformer en chaos. Le beau y a pour critère le bizarre, pour effet la surprise. La frénésie urbaine débouche donc sur un tohu-bohu.
Paradoxe ultime du voyage parisien = que ce chaos reste, ou plutôt qu’il redevienne vivant. Tout dans la ville se voulait au départ artificiel, stérile : mais l’agitation de cette stérilité, l’éclat de cet artifice, la fébrilité des échanges humains, l’acharnement que met Paris à briser harmonies et destins, tout cela finit par créer une sorte de fécondité seconde. C’est le tumulte sans cesse accru de toutes les libertés contradictoires qui se nie et se dépasse finalement lui-même en harmonie. Comme dans la dialectique du corrompu, la vie triomphe là où la forme s’effrite, mais avec cette différence essentielle que l’effritement n’est pas ici dû à la poussée d’une vitalité interne. La fécondité parisienne ne jaillit pas du cœur d’une intimité personnelle, mais elle serait plutôt le fruit d’une réciprocité active. Une fatalité circulaire et enfermante se mue en une liberté ondulatoire ou tournoyante, et cela grâce aux relations qui unissent les hommes.
Par la grâce de la relation humaine un réel mort avait débouché sur la nature vivante : le voici maintenant qui engendre une surnature, une vie puissamment irréelle.

Paysage verbal : l’écriture réalise pleinement en elle tout ce dont la rêverie ne contenait encore que la promesse ou que l’esquisse.
C’est une des conséquences de la loi d’analogie universelle qu’entre mot et chose il n’y ait ni divorce, ni même intervalle. La sorcellerie évocatoire de B repose tout entière sur un optimisme du langage ; elle se fonde sur la croyance hautement affirmée que la « rhétorique et la prosodie ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de règles réclamées par l’organisation même de l’être spirituel. » « C’est […] le caractère même de la vraie poésie d’avoir le flot régulier, comme les grands fleuves qui s’approchent de la mer, leur mort et leur infini, et d’éviter la précipitation et la saccade. »
La peinture d’un univers brisé réclame une rhétorique de la rupture. L’ondulation lyrique s’y [poème en prose] conjugue à une esthétique toute nouvelle du réveil poétique, du choc imaginaire. Miracle d’une « prose poétique assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mvts lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience. »
Si B tient son paysage verbal pour supérieur à tout autre paysage, c’est qu’il existe entre lui et son langage une relation immédiate, une familiarité existentielle.« La grammaire, l’aride grammaire elle-même devaient qqchose comme une sorcellerie évocatoire : le substantif dans sa majesté substantielle, l’adjectif, vêtement transparent qui l’habille et le colore comme un glacis, et le verbe, ange du mvt qui donne le branle à la phrase. » Au cœur de la majesté substantive et du rayonnement adjectif c’est le verbe qui introduit le mvt, l’inconnu, le déséquilibre, la mort peut-être. Dans la splendeur d’un langage parfait et inutile et inscrit en somme,— et c’était nécessaire pour que le langage devînt poésie, – toute la fragilité du geste humain.
Tour beau vers B doit donc nous apparaître comme une figuration et comme une solution matérielles de sa vie.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Baudelaire par JP Richard   

Revenir en haut Aller en bas
 
Baudelaire par JP Richard
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Les fleurs du mal, de Baudelaire.
» A une passante - Baudelaire
» Les fleurs du mal de Baudelaire
» L'horloge - Baudelaire
» L'invitation au voyage de Baudelaire

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
La Tour Clovis :: Le Lycée :: En lisant, En ecrivant...-
Sauter vers: